Le rail est construit. Mais qui roule dessus ?
La BCEAO a fixé au 30 juin 2026 la connexion obligatoire à PI-SPI, puis a repoussé l’échéance à la veille. Le problème des paiements instantanés en Afrique de l’Ouest n’est pas technique, il est économique.
En septembre 2025, la BCEAO a lancé PI-SPI, la plateforme interopérable de paiement instantané de l’UEMOA. Sur le papier, c’est une belle réussite technique : un citoyen peut envoyer de l’argent de Wave vers Orange Money ou MTN, d’une banque vers un compte mobile, en temps réel et gratuitement. Huit pays, une monnaie, un seul rail.
Sauf qu’au lancement, sur les 86 établissements validés en août, seuls 45 étaient réellement connectés (Ecofin Agency, oct. 2025). Parmi les absents : Société Générale, qui contrôle la plus grande banque de la région, mais aussi Attijariwafa, Banque Atlantique, et même Wave, le leader du mobile money au Sénégal.
La raison n’a rien de technique. Les banques tirent une vraie part de leurs revenus des frais de transfert interbancaire, et un système gratuit pour l’utilisateur réduit fortement ce revenu. On a construit un rail public sans demander aux opérateurs privés comment ils allaient gagner leur vie dessus.
Le délai, c’était l’aveu
Neuf mois plus tard, on a la preuve par les chiffres. En avril 2026, la BCEAO a posé une date ferme : toutes les institutions devaient être connectées avant le 30 juin, sous peine de sanctions. La fin de la période de grâce (Ecofin Agency, avr. 2026). À cette date, 80 établissements étaient branchés et 42 en test.
Le 25 juin, à la veille de l’échéance, la BCEAO a reculé. Le délai a bougé : 30 septembre 2026 pour les banques, les établissements de monnaie électronique et de paiement, et 30 juin 2027 pour la microfinance (Financial Afrik, juin 2026).
Le chiffre qui dit tout : entre le 2 avril et le 24 juin, sous menace de sanctions, pas une seule nouvelle institution ne s’est branchée. Le compteur est resté figé à 80. Le mouvement était ailleurs : les institutions en test sont passées de 42 à 74. Beaucoup essaient de monter sur le rail, peu y arrivent. Sur le dernier trimestre avant sa propre échéance, le rail ne s’est pas rempli. Voilà pourquoi on a déplacé le mur.
Et les absents ne sont plus tout à fait les mêmes qu’au lancement. Côté banques, le mouvement a fini par se faire : Société Générale Sénégal a rejoint, Attijariwafa est présent via sa filiale CBAO. L’absence qui compte aujourd’hui, c’est celle des gros acteurs du mobile money. Wave, le leader régional, reste dehors : l’interopérabilité totale permettrait à n’importe quel concurrent de copier son seul atout, le transfert instantané et bon marché. Orange Money s’est branché, puis a ajouté 1 % de frais au retrait. Quand le rail est gratuit, leur intérêt à y être devient négatif.
La microfinance, elle, ne traîne pas par mauvaise volonté. Seules 11 structures sont connectées dans toute la zone, alors que le secteur sert près de 20 millions de personnes (Financial Afrik, avr. 2026). Le blocage est ailleurs : conformité anti-blanchiment, gouvernance OHADA, reporting prudentiel. Beaucoup de structures ne produisent pas encore ces états. Ce n’est pas de la réticence, c’est une question de maturité, et c’est pour ça qu’elles ont obtenu une année de plus.
Le vrai blocage
Le 15 juin, j’ai suivi le panel d’AfricaNenda et du Cambridge Centre for Alternative Finance sur les paiements instantanés en Afrique. David Porteous y a présenté un livre blanc avec un chiffre qui dit tout. Interrogés sur les freins au paiement instantané, les prestataires privés classent « l’absence de modèle économique » en premier. Les régulateurs, eux, le classent vers la cinquième place.
On retrouve exactement ça dans l’UEMOA. Le régulateur règle l’accès et la confiance ; le prestataire, lui, cherche un modèle économique que personne ne lui a donné. Le problème de PI-SPI n’est pas la technologie. C’est l’incitation.
Ce que le Nigeria laisse entrevoir
Le Nigeria est plus avancé sur cette courbe, et il montre où mène la route. En 2024, une erreur de logique comptable dans le moteur de paiement instantané de NIBSS a crédité 176 comptes sans débiter les comptes d’origine, soit 13,66 milliards de nairas. Pas un piratage : une faute interne. L’argent a circulé en quelques secondes, et le recouvrement était encore devant les tribunaux en 2026 (THISDAYLIVE, juin 2026).
Puis en juin 2026, la Banque centrale du Nigeria a ordonné à toutes les fintechs et banques de stocker localement les données de transaction d’ici janvier 2027, avec divulgation des bénéficiaires effectifs et supervision renforcée (Techpoint Africa, juin 2026).
Le schéma se répète. Plus le rail grandit, plus chaque faille pousse le régulateur à resserrer : plus de contrôle, plus de conformité, plus de coûts pour ceux qui opèrent. La BCEAO est déjà sur cette voie, avec ses instructions sur les services de paiement et la lutte anti-blanchiment, dont l’échéance de mise en conformité a été repoussée plusieurs fois. Et on vient de le revoir en direct sur PI-SPI : quand on repousse une échéance plutôt que de la faire respecter, c’est que le secteur n’est pas prêt à monter sur le rail.
Au fond, c’est la même histoire dans les deux pays : les banques centrales travaillent sur la confiance et l’accès, pendant que ceux qui font tourner les rails cherchent une rentabilité que personne n’a pensée pour eux.
Alors, on fait quoi ?
Les réponses existent déjà. Ce sont les banques centrales africaines qui ont réussi cette transition qui les ont montrées. Quatre pistes concrètes pour PI-SPI.
D’abord, séquencer le premier cas d’usage pour créer l’incitation. Le Liberia a démarré par les paiements de salaires de l’État. Ça a injecté de la liquidité chez les opérateurs mobiles et leur a donné une vraie raison de se connecter, avec à la clé 3,3 millions de transactions en moins de six mois. PI-SPI gagnerait à s’ancrer sur les flux gouvernementaux et sociaux plutôt que d’attendre que les banques adhèrent d’elles-mêmes.
Ensuite, connecter tout le monde d’abord, et régler le commercial après. La Tanzanie a délibérément mis de côté la bataille des frais pour brancher tous les acteurs, en présentant son système comme une infrastructure publique nationale. Gratuit pour l’utilisateur ne veut pas dire sans revenu nulle part ; encore faut-il concevoir l’économie des deux côtés du rail.
Troisième piste : faire des fintechs et des agrégateurs le moteur de l’adoption. Au Rwanda, les premiers adopteurs n’ont pas été les banques historiques mais les agrégateurs fintech. La valeur de PI-SPI viendra peut-être de cette couche-là, à condition que l’accès des non-banques soit réel.
Enfin, évaluer le modèle économique avant de fixer le prix. Un mandat de gratuité doit venir avec une réponse claire sur la façon dont les participants se rémunèrent. Ce qui tue l’adoption, ce n’est pas le mandat en lui-même, c’est l’incertitude autour.
Le siège vide
Sur ce panel, deux voix manquaient : celle des prestataires, et celle de l’Afrique francophone. Je travaille sur les systèmes de paiement en Afrique de l’Ouest francophone, et vu du terrain, construire le rail n’est jamais la partie la plus dure. Le plus dur, c’est de donner à chacun une raison d’y monter.
Sources
- Lancement de PI-SPI et taux de connexion (45/86) : Ecofin Agency (oct. 2025) ; Financial Afrik (août 2025) ; The Africa Report.
- Échéance ferme du 30 juin 2026 (80 connectés, 42 en test) : Ecofin Agency (avr. 2026).
- Report des échéances (30 sept. 2026 / 30 juin 2027) : Financial Afrik (juin 2026).
- Retard de la microfinance (11 connectées, ~20 M de clients) : Financial Afrik (avr. 2026).
- Livre blanc et classement des freins : AfricaNenda / Cambridge CCAF (webinaire, 15 juin 2026).
- Incident NIBSS de 13,66 Md NGN : THISDAYLIVE / allAfrica (juin 2026).
- Directive de localisation des données de la CBN : Techpoint Africa (juin 2026).
- Réglementation fintech BCEAO / UEMOA : Digital Frontiers Institute ; Gide.