Le rail est construit. Mais qui roule dessus ?
La BCEAO a lancé PI-SPI et les plus gros acteurs ne sont pas venus. Le problème des paiements instantanés en Afrique de l’Ouest n’est pas technique, il est économique.
En septembre 2025, la BCEAO a lancé PI-SPI, la plateforme interopérable de paiement instantané de l’UEMOA. Sur le papier, c’est une belle réussite technique : un citoyen peut envoyer de l’argent de Wave vers Orange Money ou MTN, d’une banque vers un compte mobile, en temps réel et gratuitement. Huit pays, une monnaie, un seul rail.
Sauf qu’au lancement, sur les 86 établissements validés en août, seuls 45 étaient réellement connectés (Ecofin Agency, oct. 2025). Parmi les absents : Société Générale, qui contrôle la plus grande banque de la région, mais aussi Attijariwafa, Banque Atlantique, et même Wave, le leader du mobile money au Sénégal.
La raison n’a rien de technique. Les banques tirent une vraie part de leurs revenus des frais de transfert interbancaire, et un système gratuit pour l’utilisateur réduit fortement ce revenu. On a construit un rail public sans demander aux opérateurs privés comment ils allaient gagner leur vie dessus.
Le vrai blocage
Le 15 juin, j’ai suivi le panel d’AfricaNenda et du Cambridge Centre for Alternative Finance sur les paiements instantanés en Afrique. David Porteous y a présenté un livre blanc avec un chiffre qui dit tout. Interrogés sur les freins au paiement instantané, les prestataires privés classent « l’absence de modèle économique » en premier. Les régulateurs, eux, le classent vers la cinquième place.
On retrouve exactement ça dans l’UEMOA. Le régulateur règle l’accès et la confiance ; le prestataire, lui, cherche un modèle économique que personne ne lui a donné. Le problème de PI-SPI n’est pas la technologie. C’est l’incitation.
Ce que le Nigeria laisse entrevoir
Le Nigeria est plus avancé sur cette courbe, et il montre où mène la route. En 2024, une erreur de logique comptable dans le moteur de paiement instantané de NIBSS a crédité 176 comptes sans débiter les comptes d’origine, soit 13,66 milliards de nairas. Pas un piratage : une faute interne. L’argent a circulé en quelques secondes, et le recouvrement était encore devant les tribunaux en 2026 (THISDAYLIVE, juin 2026).
Puis en juin 2026, la Banque centrale du Nigeria a ordonné à toutes les fintechs et banques de stocker localement les données de transaction d’ici janvier 2027, avec divulgation des bénéficiaires effectifs et supervision renforcée (Techpoint Africa, juin 2026).
Le schéma se répète. Plus le rail grandit, plus chaque faille pousse le régulateur à resserrer : plus de contrôle, plus de conformité, plus de coûts pour ceux qui opèrent. La BCEAO est déjà sur cette voie, avec ses instructions sur les services de paiement et la lutte anti-blanchiment, et une échéance de mise en conformité repoussée quatre fois jusqu’en août 2025. Quand on repousse une échéance quatre fois, c’est que le secteur n’est pas prêt.
Au fond, c’est la même histoire dans les deux pays : les banques centrales travaillent sur la confiance et l’accès, pendant que ceux qui font tourner les rails cherchent une rentabilité que personne n’a pensée pour eux.
Alors, on fait quoi ?
Les réponses existent déjà. Ce sont les banques centrales africaines qui ont réussi cette transition qui les ont montrées. Quatre pistes concrètes pour PI-SPI.
D’abord, séquencer le premier cas d’usage pour créer l’incitation. Le Liberia a démarré par les paiements de salaires de l’État. Ça a injecté de la liquidité chez les opérateurs mobiles et leur a donné une vraie raison de se connecter, avec à la clé 3,3 millions de transactions en moins de six mois. PI-SPI gagnerait à s’ancrer sur les flux gouvernementaux et sociaux plutôt que d’attendre que les banques adhèrent d’elles-mêmes.
Ensuite, connecter tout le monde d’abord, et régler le commercial après. La Tanzanie a délibérément mis de côté la bataille des frais pour brancher tous les acteurs, en présentant son système comme une infrastructure publique nationale. Gratuit pour l’utilisateur ne veut pas dire sans revenu nulle part ; encore faut-il concevoir l’économie des deux côtés du rail.
Troisième piste : faire des fintechs et des agrégateurs le moteur de l’adoption. Au Rwanda, les premiers adopteurs n’ont pas été les banques historiques mais les agrégateurs fintech. La valeur de PI-SPI viendra peut-être de cette couche-là, à condition que l’accès des non-banques soit réel.
Enfin, évaluer le modèle économique avant de fixer le prix. Un mandat de gratuité doit venir avec une réponse claire sur la façon dont les participants se rémunèrent. Ce qui tue l’adoption, ce n’est pas le mandat en lui-même, c’est l’incertitude autour.
Le siège vide
Sur ce panel, deux voix manquaient : celle des prestataires, et celle de l’Afrique francophone. Je travaille sur les systèmes de paiement en Afrique de l’Ouest francophone, et vu du terrain, construire le rail n’est jamais la partie la plus dure. Le plus dur, c’est de donner à chacun une raison d’y monter.
Sources
- Lancement de PI-SPI et taux de connexion (45/86) : Ecofin Agency (oct. 2025) ; Financial Afrik (août 2025) ; The Africa Report.
- Livre blanc et classement des freins : AfricaNenda / Cambridge CCAF (webinaire, 15 juin 2026).
- Incident NIBSS de 13,66 Md NGN : THISDAYLIVE / allAfrica (juin 2026).
- Directive de localisation des données de la CBN : Techpoint Africa (juin 2026).
- Réglementation fintech BCEAO / UEMOA : Digital Frontiers Institute ; Gide.